Je ne sais plus qui j’étais… Un druide, un barde, un guerrier ? Ou les trois à la fois ? Toujours est-il que j’étais là, devant tous. A quelques pas derrière moi, les hommes des clans…
En face, les légions de Rome vêtues de rouge sang, en ordre de bataille, les boucliers rectangulaires alignés. Le combat allait être rude.
De temps à autre, un guerrier faisait quelques pas en avant, me dépassait pour invectiver les ennemis. Puis il leur tournait le dos, impavide et royal, faisant frémir les épaules et l’arrière-train avant de rejoindre les rangs.
Les légionnaires étaient supérieurs en nombre et en armement, les nôtres avaient pour eux leur bravoure légendaire, et leur courage, mais ils étaient pratiquement nus.
Juste derrière moi, complètement nues, les cheveux dressés sur la tête, mais armées chacune de plusieurs vilains couteaux, quelque vingt druidesses devaient m’assister, m’insuffler de l’énergie. Pour l’instant, elles poussaient des cris totalement hystériques.
Je lève la main au-dessus de la tête et le silence se fait.
J’avance de quelques dizaines de pas vers les rangs ennemis, les druidesses me suivent rapidement et viennent s’asseoir en demi-cercle devant moi.
Ma tête s’incline vers l’avant pour faciliter mon regard intérieur.
Je vois un gros nuage noir dans le lointain. Je me concentre davantage, bercé par les voix des druidesses psalmodiantes. Le nuage lourd s’approchait à grande vitesse… Sous peu il serait au-dessus du champ de bataille…
Il fallait que chacun sache ce qui allait se passer, mes compagnons celtes comme nos ennemis.
Heureusement, je parle latin. Je commence à décrire ma vision en langue celtique d’une voix forte. Il était important que tous, dans les deux camps, dans les deux langues, perçoivent le sens de mes paroles.
« Un énorme nuage noir arrive à la vitesse d’un galop de cheval », leur dis-je, « ce nuage regroupe plus de cent mille corbeaux ». Je me tourne à moitié pour montrer le ciel derrière moi.
Des regards se lèvent pour suivre la direction de mon doigt.
« Ces corbeaux vont fondre sur les Romains, les déchiqueter, réduire leurs chairs en lambeaux… Ces corbeaux géants, tout comme mes guerriers, ne feront pas de quartier ! »
Quelques rires incrédules s’élèvent du côté de ceux qui me font face… mais ils cessent aussitôt car le ciel vient curieusement de s’assombrir…
Pendant quelques instants on assiste à une éclipse du soleil.
Et puis l’inévitable se produit, les corbeaux en nombre infini s’abattent en vrille sur ces chiens qui piétinent nos territoires. Le noir des plumes et le rouge des costumes s’entremêlent de façon chaotique. Certains légionnaires roulent sur le sol, recouverts d’une nuée de superbes oiseaux sombres et luisants qui les déchirent avec leurs becs sortis de la forge des dieux.
Les druidesses bondissent sur leurs pieds, balançant leurs seins fermes se précipitent à l’hallali…. Les guerriers me dépassent en hurlant, pour les suivre…
Le désastre dans les légions atteint son paroxysme. Pas un seul soldat n’échappe au massacre.
La puissance du verbe.
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