J’ habite parfois des moments de lumière intense mais non moins étranges. Ils arrivent souvent la nuit, mais parfois le jour aussi. Comme une réminiscence, un souvenir précis qui ne remonterait qu’à quelques heures.
Il fait nuit. C’est la fin de l’été. Je galope dans un ravin à la tête d’un groupe de cavaliers, peut-être des Cosaques, grimaçants mais loyaux. Nous en traversons toute la largeur. Devant nous, dans la pénombre, la pente qu’il faudra remonter.
Nos chevaux bondissent, les sabots s’accrochent. Nous remontons péniblement jusqu’à l’endroit où la pente devient moins raide. Là nous reprenons de la vitesse, nous sommes bientôt au sommet…
Nous débouchons dans la plaine comme des diables d’une boite, comme un bébé météore d’entre les jambes de sa mère, avec un bruit de ventouse vaincue… Ce sont nos cris peut-être, trop longtemps retenus. Et là, à cent mètres, des nids de mitrailleuses se mettent à cracher un feu ininterrompu. Mes hommes s’écroulent, les chevaux sont hachés par des balles traçantes. Il règne un désordre indescriptible, pire que dans Guernica de Picasso.
Je reprends connaissance à l’aube, couché parmi les cadavres d’hommes et de bêtes. Ils sont tous morts. Une odeur épouvantable règne. On croirait tous les sphincters du monde relâchés en même temps. Je tourne la tête de gauche à droite… J’observe les visages. Mes yeux les voient comme sous la loupe. De grosses mouches bleues s’y promènent paisiblement comme de vieilles femmes vêtues de noir, au bois, l’été. Et les images s’arrêtent là… Au moment où je me demande pourquoi, moi, je suis vivant ?
Je traîne depuis longtemps ce complexe de culpabilité : d’être vivant, d’avoir mené tous les autres au massacre…
Débouchons-nous tous dans la vie comme des diables, des bébés météores, des fusées inconscientes ?
Pourquoi, toujours, ces infâmes mitrailleuses à la sortie des maternités ?
A peine nés, nous sommes déjà morts.
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