Peut-on être un mouton et se mettre à gronder en montrant les dents ? Cette question m’était posée comme un nœud permanent dans la gorge. Elle pesait le poids d’une croix de chêne. Elle resta longtemps sans réponse criante.
Je savais (pour mon plus grand malheur) que je vivais dans une bergerie tentaculaire sur une grosse boule ronde.
Une bergerie… et les larmes me coulaient. Je me souvenais, que depuis tout petit, toujours les bergeries m’avaient fait pleurer.
Une nuit, je fis un rêve déchirant que je croyais absurde, un rêve tellement hyperréaliste qu’il semblait me projeter hors du rêve. Tout se passait beaucoup plus vite que dans la réalité. A un rythme rapide et saccadé de film de Chaplin.
En trois coups de dents très pointues, aussi aiguisées que les secondes qui nous rongent la vie, j’avais avalé, chair et laine, le Roi des moutons qui n’était que le valet des bergers.
Eux-mêmes, n’étant que les serviteurs à l’échine courbée, d’un pouvoir absolu, masqué et lointain.
Un mouton peut-il manger les bergers ? Voir… Le savoir vraiment prenait cette fois une importance capitale…
Deux coups de dents et ce fut fait. Un berger de moins dans le cheptel. Et les autres bergers se mirent à bêler d’incompréhension et de tristesse…
Le sang répandu partout était aussi épais que du chocolat fondu. J’étais écoeuré. Je voulais retourner dans le giron de ma mère, ou mieux encore, dans son ventre. Mais comment la retrouver au sein de cet immense troupeau ?
Courir vers la rivière, voir les tatouages sur mes fesses dans le miroir de l’eau. On m’avait dit qu’elles étaient marquées de chiffres et de lettres pour me distinguer des autres moutons, suivis d’autres chiffres et d’autres lettres qui désignaient ma mère. Le certificat d’origine…
Je me contorsionnai et finis par lire dans l’onde: « Blaise, fils de… »
Blaise ? Je ne m’appelle pas Blaise !
Plus tard, m’étant réveillé tout en croyant dormir encore pendant plusieurs jours, je découvris dans un livre que « Blaise » était un mot d’origine celtique dont la forme première désignait le loup.
La vérité se mit à hurler -et elle ne cesse depuis- à me rendre sourd…
Je me plonge dans la contemplation des fesses
de mes semblables.
Plus seulement celles, trop agréables, des jolies petites agnelles.
Sûr qu’il y a ici de nombreux autres loups à qui l’on a fait croire qu’ils étaient des moutons.
Moi? Il me reste de nombreux coups de dents… Pour qui ?
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