à J.D.
L’homme me véhicule dans la brouette sans s’émouvoir des coups de hache sur ses poignets. Il n’est plus relié à ses mains que par un fil, et il me pousse toujours.
Seconde phase de l’opération ; je prends mes ciseaux, vais-je couper ?
Lui ? Je m’en moque. Il est de la race des bavards invétérés et des menteurs. Ceux qui inventent n’importe quoi pour être écoutés. Emus aux larmes à la moindre approbation qu’ils vont chercher loin au fond de vous, avec obstination, comme un travail de mine.
-« La quête, la grande quête, un nouveau Graal », m’avait-il dit. Mais j’avais les jambes coupées. Il continua…
-« Un nouveau Graal, pensez ! Le sang du Christ régénéré. Boire à même le vase. De quoi vous faire pousser des jambes neuves »…
Je ne lui ai pas répondu, je savais, moi, qu’il mentait. Le Graal n’a rien à voir avec le Christ… à l’origine c’est un symbole celtique dont Rome s’est emparé au temps des moines irlandais.
La terre est malade. Les arbres perdent leurs branches par brassées. Mes bras ? Ils sont valides encore. Témoin : mon travail de bûcheron.
Le mal s’était attaqué à mes racines. Il fallait voyager. J’avais d’abord accepté la brouette comme un carcan nécessaire… Regrets ?
Vais-je couper ? Je lui agite mes ciseaux sous le nez. L’indifférence flotte à la surface de son regard : noyée boursouflée de suffisance.
Je prends peur.
Serait-il habité par la tempête ? A quelle heure la grande marée ? Je ne veux pas qu’on me rejette ce cadavre au visage.
L’homme ne redoute plus rien. Je regarde autour de moi… Si je coupe c’est le ravin. Depuis quelques instants la brouette gravit une route escarpée. Au bout : le château.
Nous croisons une foule d’aveugles loqueteux. Ils me saluent et chuchotent entre eux : -« C’est le Roi, le Roi »…
-« Comment peuvent-ils me voir ? »
-« C’est le Graal », me répond l’homme à bout de souffle, « vous voilà leur sauveur ! »
Il me les désigne, et je les vois, transformés -mirage ou magie ?- vêtus de pourpre et de brocard.
Lorsque j’arrive au sommet, toute la colline frémit de cris joyeux et de hourras :
-« Le Roi est mort, vive le Roi ! »
-« Comment peuvent-ils savoir ? » dis-je à mon cocher…
Ne confiez pas à un caméléon votre brouette… A rechercher vos jambes, il vous fera gagner des ailes. Pour s’envoler sur votre dos.
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