A lui qui se reconnaîtra sans nul doute en se regardant dans son miroir le matin… car il est impossible de vivre du côté noir sans garder des traces indélébiles sur le visage.
Rencontré hier mon vieil ennemi… Nous étions presque face à face. Pour moi le souffle coupé !
Son visage émacié me fit peur. Face à la momie de Rascar Capac… Ou mieux le portrait de Dorian Gray à la fin de sa lente et répugnante maturation.
Curieux comme la rapacité d’un être puisse se marquer à un point tel sur un visage ! La rapacité, oui… et bien d’autres choses inavouables… Un homme qui, depuis trente ans de mensonges, ou plus, tente de se faire passer pour un artiste.
Dans sa maison, pas de toiles, pas de dessins aux murs ! Pas de fantaisies… En réalité il affiche des graphiques, qu’il trace avec amour, pour voir monter ses ventes de six mois en six mois, avec des traits rouges, noirs, bleus, verts… A croire que ça le fait bander. Flèches qui montent amassent la mousse – dans les bourses -. Il adore se faire mousser.
En vérité il n’a ni cœur, ni créativité… Il prétend tout savoir faire, sans modestie, tout ce qui concerne l’écriture… Bien sûr, c’est le roi du pastiche, il copie tout, partout. Un pilleur de tombeaux certes, mais il cambriole aussi les vivants, ses contemporains, ses concurrents qu’il tente d’éliminer par la suite. A grandes bordées de toutes ses bouches à feu.
Il possède un grimoire - chapardé à qui ? - mais n’a rien d’ un magicien. Il pioche dans ce livre de recettes qui lui explique comment écrire des histoires bluettes pour le bon peuple. Un recueil de lieux communs, une anthologie des sentiments éternels. Il peut donc ficeler une guimauve en trois tours de mains prestidigitatrices.
Il paradait dans cette soirée, claudiquant légèrement comme sur le pont d’un navire, jetant de gauche à droite, politiquement, des sourires figés dans le marbre d’une longue comédie.
Il possède la plus grande bibliothèque d’auteurs contemporains. Il lit beaucoup. Des livres pas trop intellectuels. C’est son champ de blés qu’il fauche à loisir. Il aime le blé. Beaucoup de blé.
Chez lui, rien ne se perd, rien ne se crée. Tout est réemployé. Amortir toute cette paperasse. Récupérer le moindre cent.
Il oublie que d’autres lisent aussi et se rendent compte de ses supercheries multiples et successives.
Sauf le grand public, et c’est là son calcul.
Sourire du Roi de la magouille, lippe hautaine de brocanteur qui roule le monde entier. Voleur d’ambiances, voleur d’idées, voleur d’étincelles. Il met tout sur fiches. Rien dans la tête. Tout dans la pogne. Surtout le fric. Il fonctionne comme un ordinateur doublé d’une calculette.
Quand on croise son regard froid, c’est une vraie brocante hivernale : des petits bouts déchirés de la vie des autres qui traînent un peu partout, mais bien rangés pour sa facilité… en piles, comme un monceau de poupées Barbie et de Ken, nus, jambes et bras en pétard, raides et presque indécents dans leurs écartèlements incongrus de plastique rose imitant la chair humaine.
Les vêtements manquent, ainsi que les objets utilitaires… Ils sont ailleurs. Ils attendent le meilleur emploi – dûment répertoriés - la meilleure exploitation, le meilleur casting.
Et peu importe si les pièces de ses puzzles viennent d’un livre d’Edison Marshall, ou de Tony Curtis dans un film, ou encore, arrachées chez Pauline Gedge, ou chez Tolkien, dans le Kalevala et les traditions nordiques, ou même dans les jeux vidéo ou chez l’ auteur contemporain le plus célèbre de thrillers américains.
Tout fait farine à son moulin.
Peu d’entre-nous arrivent à voir tout ça dans son regard. Peu d’entre-nous ont lu ce qu’il fallait pour s’en apercevoir.
Mais quelle importance ! disait un ancien ami avocat, « ça marche, il réussit, il fait son beurre… »
De fait tous les gens sont autour de lui, agglutinés comme des guêpes tournant autour d’un pot de confiture trop sucrée...
Et même les plus cultivés d’entre-deux !
Parce qu’il a fait une fortune colossale au cours de sa vie de pirate. Qu’ils sont éblouis par tant de coffrets de pierreries, et qu’ils sont snobs avant tout.
Quelques-uns seulement dans le monde -un autre monde- couturés de cicatrices et frappés de séquelles, porteurs d’une jambe de bois, de béquilles, d’un bandeau noir sur l’œil, ou d’un crochet au bout du bras, lui reprochent d’avoir coulé, en plus, un peu trop de bateaux.
D’avoir voulu marcher sur l’eau comme Jésus, mais lui, jouant à la marelle, en sautillant d’un corps de noyé à un autre, sur la mer des écritures.
Il a trop sautillé, est-ce pour cela qu’il boite ?
Ceux qui sont meurtris, mais toujours vivants, percent son regard et voient parfaitement au-delà des iris inexpressifs, les Barbie et les Ken de brocante, jetés pêle-mêle les uns sur les autres comme ces monticules de cadavres dans les fosses d’Auschwitz.
Est-ce à cause de tout cela, ayant copié jusqu’à la mine flétrie de ses victimes, que lui aussi, ressemble à un mort-vivant, et qu’il peut se mouvoir dans ce monde de tricheurs, faisant tinter son or, même en traînant la jambe parmi les dentelles, comme à la cour de Louis XV ?
Il profite de la présence du public pour annoncer de sa voix nasillarde plus métallique que celle d’un chanteur breton, qu’il abandonne la mer de sa fortune pour un océan où se consacrer à d’autres œuvres, sans doute plus rémunératrices encore.
Surprise totale ! Tout le monde croyait que, comme les grandes vedettes, il se retirerait avec panache, pour de bon, n’ayant plus, nulle part, rien de neuf à copier…
Laissons-le louvoyer encore… Bon vent !… Là-bas sur l’océan, les vagues sont hautes, et peut-être rencontrera-t-il d’autres prédateurs plus doués que lui, qui le mitrailleront à bout portant, le coulant par le fond.
Ce jour là, beaucoup de marins, gentilshommes et poètes, se paieront la cuite du siècle.
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