JEAN-LUC VERNAL
Textes poétiques dédiés à Alan Stivell et à Yann Brékilien, en hommage…
CARTES POSTALES DE CELTIE
REVIENNENT, EXPLOSIVES, POUR DEMAIN…
ALOUETTE JE TE TUERAI…
à Alan Stivell, et à Yann Brékilien.
L’alouette jadis, montait droit dans le ciel comme une flèche assassine, parfois dans une ascension spiralée, mais piquant toujours vers le soleil… Pour l’éborgner et protéger sa vie ?
Non… il n’y avait pas encore de trou dans la couche d’ozone.
Aujourd’hui, on ne voit plus d’alouettes. Elles doivent être mortes, toutes ou presque, disparues à jamais, - les a-t-on trop plumées dans les comptines ?-
Non. Elles sont fragiles comme la vie, friables comme l’amour. Elles ont mangé trop de grains transgéniques, respiré trop de pollutions, subi trop de changements climatiques.
Mes yeux fermés les voient tomber du ciel comme des loques blanches, dans une chute drue de flocons lourds de neige morte.
D’autres oiseaux –cartes postales atroces et tristes- jonchent les sols et les plages… Leurs cadavres se mêlent aux poissons morts, les écailles ébouriffées, et aux coquillages éventrés remplis de fuel.
L’alouette, symbole du guerrier celte ! Peur de rien : il voulait bouffer le soleil. Monter vers les dieux d’un bond, et leur mettre deux claques. Pour tout le mal qu’ils laissent faire. Et qu’ils laisseront faire encore.
Aujourd’hui il n’y a plus de guerrier celte… On a plumé son esprit, on a coupé ses ailes. Pour qu’il ne puisse plus survoler les domaines enchantés qu’il s’était créés. On a brûlé Merlin, on a violé Morgane… On a pillé son cœur et arraché son âme.
Et d’arrachements subtils en arrachements plus virils, ses testicules. Pour qu’il ne se reproduise plus.
Guerrier, poète et druide, il n’avait plus sa place dans ce monde de béton, de bêtises et de pognon. Dans ce monde vulgaire et grossier. Plus barbare que celui des Barbares.
Restent tout de même quelques bardes à la voix nasillarde… Ils donnent la main, par-dessus l’océan, aux Noirs à la voix rocailleuse, de la Nouvelle-Orléans. Ils ont souffert les mêmes esclavages.
Nouvelles comptines tristes dont les voix ensemencent les foules.
Et même si la Maison Blanche n’a pas d’oreilles (sauf celles, électroniques, qui nous espionnent) même si le Grand Capital est sourd, même si les Marchands de Pétrole n’arrêtent pas de nous pomper l’air et le portefeuille, un jour prochain de nouveaux guerriers, de nouveaux héros naîtront de la musique celtique.
Besoin, de plus en plus, de leurs grands coups d’épée sur les umbos de leurs boucliers ovales cabossés de désespoir, et de leurs cris rauques.
Devant la Maison Blanche. Et partout ailleurs…
Dans un grand concert cacophonique saluant la fin d’un monde d’injustice et d’irrespect.
GESTATION
S’il était un homme (un dieu) qui écrive en dormant…
Courbons nos têtes et communions avec la nature. Des loups s’envolent comme des oiseaux de mer.
Le rêve est pure poésie. Comprendre l’huître qui veut rendre sa perle. Pour moi -somnambule d’une impossible dimension- ni terme, ni délivrance. Je tremble de me réveiller en sursaut.
(Quel est ce peuple raffiné qui s’éveillait avec de la musique douce ?)
On meurt parfois d’accoucher d’un agneau quand on croit porter un loup.
DOUBLE REVEIL
Peut-on être un mouton et se mettre à gronder en montrant les dents ?
Cette question m’était posée comme un nœud permanent dans la gorge. Elle pesait le poids d’une croix de chêne. Elle resta longtemps sans réponse criante.
Je savais (pour mon plus grand malheur) que je vivais dans une bergerie tentaculaire sur une grosse boule ronde.
Une bergerie… et les larmes me coulaient. Je me souvenais, que depuis tout petit, toujours les bergeries m’avaient fait pleurer.
Une nuit, je fis un rêve déchirant que je croyais absurde, un rêve tellement hyperréaliste qu’il semblait me projeter hors du rêve. Tout se passait beaucoup plus vite que dans la réalité. A un rythme rapide et saccadé de film de Chaplin.
En trois coups de dents très pointues, aussi aiguisées que les secondes qui nous rongent la vie, j’avais avalé, chair et laine, le Roi des moutons qui n’était que le valet des bergers.
Eux-mêmes, n’étant que les serviteurs à l’échine courbée, d’un pouvoir absolu, masqué et lointain.
Un mouton peut-il manger les bergers ? Voir… Le savoir vraiment prenait cette fois une importance capitale…
Deux coups de dents et ce fut fait. Un berger de moins dans le cheptel. Et les autres bergers se mirent à bêler d’incompréhension et de tristesse…
Le sang répandu partout était aussi épais que du chocolat fondu. J’étais écoeuré. Je voulais retourner dans le giron de ma mère, ou mieux encore, dans son ventre. Mais comment la retrouver au sein de cet immense troupeau ?
Courir vers la rivière, voir les tatouages sur mes fesses dans le miroir de l’eau. On m’avait dit qu’elles étaient marquées de chiffres et de lettres pour me distinguer des autres moutons, suivis d’autres chiffres et d’autres lettres qui désignaient ma mère. Le certificat d’origine…
Je me contorsionnai et finis par lire dans l’onde: « Blaise, fils de… »
Blaise ? Je ne m’appelle pas Blaise !
Plus tard, m’étant réveillé tout en croyant dormir encore pendant plusieurs jours, je découvris dans un livre que « Blaise » était un mot d’origine celtique dont la forme première désignait le loup.
La vérité se mit à hurler -et elle ne cesse depuis- à me rendre sourd…
Je me plonge dans la contemplation des fesses
de mes semblables.
Plus seulement celles, trop agréables, des jolies petites agnelles.
Sûr qu’il y a ici de nombreux autres loups à qui l’on a fait croire qu’ils étaient des moutons.
Moi? Il me reste de nombreux coups de dents… Pour qui ?
BROUTER
Depuis quelques temps ils n’apprennent plus à lire aux moutons… Ils ne l’interdisent pas encore. Bientôt peut-être… Ils ne leur apprennent plus à écrire non plus. Plus besoin d’un Einstein, ni surtout d’un Baudelaire.
Pourquoi voudraient-ils que le monde change ?
Ils veulent simplement des moutons. De plus en plus bêtes. Qui ne cessent de brouter toutes les herbes transgéniques qu’ils produisent…
Hélas en bêlant lamentablement. Et c’est vrai, ça fait désordre… un peu…
C’est pour cela qu’ils songent à leur couper les cordes vocales à la naissance.
GUERILLEROS
J’instruis en secret les guérilleros de la pensée…
Tout nus (et en secret) nous sommes des loups.
Notre tenue de camouflage pour nous mouvoir dans la jungle des villes ? Une peau de mouton bien ajustée à chacun de nos membres. Dans nos cœurs, de superbes canines, et nos voix intérieures sont celles de volcans éruptifs.
Nos hurlements silencieux, mais enflammés montent droit vers la lune et font frémir la peau fine de la nuit.
VIOLENCE
Tous, ici bas, sont capables de violence… Nous avons choisi une autre voie.
Nos cris s’envolent dans les nuages avec la puissance tranquille de l’érosion.
Un jour le ciel leur tombera sur la tête…
BRAISES(j’ignore comment se prononce « Breizh » en breton, mais la coïncidence serait amusante…)
Trouer mon regard pour ne plus donner l’impression de vous juger ? Il faut remonter à la source, remonter le courant et les berges sont en feu.
Ne restez pas là, cette aiguille à la main…
Seul ce fleuve de métal en fusion ouvre une impossible voie. Voilà des années que j’amasse le papier, puis le bois, le charbon…
On ne mouche pas les hauts fourneaux comme une bougie. Mes yeux.
CARTE POSTALE DE ROSCOFF OU REGIONALISME EXACERBEPourquoi les femmes bretonnes portent-elles sur le crâne une longue toque comme une cheminée blanche ?
- C’est qu’elles ont du caractère et qu’elles s’échauffent rapidement la tête, me dit le vieil homme de Roscoff… Il faut que leurs ébullitions s’envolent…
-C’est bien la preuve, achève-t-il, que l’expérience des unes ne profite jamais aux autres…
Je ne comprends pas.
- Mais oui, beaucoup de femmes d’ailleurs et d’aujourd’hui, de régions lointaines ou moins lointaines, feraient bien de se la planter la cheminée, entre les fesses !
HARPE CELTIQUE
à E.C.
Tu es l’une des rares créatures douces, (musicale de surcroît, jusque tout au bout de tes gestes hiéroglyphes) dont on ne sait d’où elle vient, et me fasse vibrer intensément, comme une harpe celtique…
Ta présence me métamorphose étrangement.
Pour la première fois, une femme qui m’aime me fait entendre et apprécier ma musique intérieure.
LE SON IMPROBABLE DE TES YEUX
Tes cils très longs
et trop véritables,
battent la mesure
dans le vent
soufflant une tempête douce.
Ils papillonnent dans l’air
mieux que des doigts agiles
et rapides
sur une harpe ancienne…
Diaphane ?
Il n’y a que moi pour la voir.
Jolis accords envoûtants, harmonies subtiles.
Il n’y a que moi pour les percevoir.
En ton absence j’entends
les battements plus subtils encore
de ton cœur.
Lointains, mais tellement proches,
les musiques de Bretagne, de Galles,
d’ Irlande, d’Ecosse, de Galice,
réveillent en sursaut
tous mes bagads intérieurs…
Ils se répondent en échos infinis,
ricochant sur les rocs, éclatant les pics
et les pierres acérées de la vie,
les réduisant en fine poussière…
Je ferme les yeux.
Un champ vibratoire
me confirme ta présence,
et ton approche…
Je sens tes pas
me peser légèrement.
Ils s’impriment dans le sable
de mes plages intérieures.
Je tends la main…
La tienne me frôle.
C’est le moment sublime pour t’accueillir
comme une reine antique…
Plus aucune aspérité ne me déchire.
Plus que du velours.
Et rien que toi.
Tu n’es qu’un corps sensuel,
une chair de pêche mûre,
vibrante et vivante dans le prolongement
de tes cils qui s’allongent encore.
Une musique, me remplit pleinement.
Prenant toute la place.
Tes yeux sont une musique bleue,
des ailes de papillon.
Ta peau une mélodie enivrante, odorante, marine…
Ta voix contient tous les sons,
les fifres, les violons,
(même les tambours ronchons)
ton désir toutes les cornemuses impérieuses
et lancinantes…
Tu prends vie en moi,
tu prends racines.
Ne vas pas trop vite…
Tu seras bientôt
mon unique écho palpitant.
Ton cœur a la forme
de la harpe magique des traditions.
Nos doigts entremêlés
parcourront toutes les cordes
avec lenteur
faisant naître le galop
d’une cascade de cristal fragile.
Ce que tu es belle quand tu clignes des yeux.
Petite joueuse de flûteau.
REVEILLER LE DRAGON QUI DORT
Les mers de Bretagne sont un énorme dragon qui dort. Parfois, venant du plus profond des contes les plus anciens, et parfois dans l’Histoire, il se réveille… il gronde, déploie ses ailes en vagues énormes.
Le claquement de celles-ci contre les roches découpées, contient toute la rage du monde.
C’est un fouet qui nous bat. Il dessine à l’encre de Chine, dans l’âme, les portraits de nos aïeux foudroyés et jetés bas du piédestal de leur légende personnelle, disloqués comme des marionnettes sans fils. En longs traits comme des meurtrissures, larges et profondes, exsudant du sang noir.
Sur la plage, à petits coups rapides, comme les battements d’un cœur, le vent finit par chasser l’encre du ciel barbouillé et aussi celle qui m’a déchiré et noirci intérieurement.
Il y a là, dix mètres au-dessus de ma tête, un carrousel de mouettes rieuses, qui sur leurs plumes blanches emportent un peu du résidu noir dont le ciel et moi étions maculés.
Elles me tournent autour, riant, criant. Souhaitent-elles la bienvenue ? Au travers de ces cris qui pourraient être des cris de joie, on peut imaginer les mouettes avec les commissures retroussées dans un sourire éternel.
Là est toute la Bretagne, créatrice de mythes et de légendes, remettant en route, encore aujourd’hui, le moteur de l’imaginaire de chacun.
Aujourd’hui ? Bizarre, pendant que les mouettes tournaient et que la tête jetée en arrière je suivais leur vol, tournant aussi sur moi-même -mais moins rapide qu’un derviche- dix siècles viennent de passer. En arrière ou en avant ?
Mon regard rase les flots, mouette en quête d’une proie. Boire l’océan. Par les yeux. Ivresse intime infinie…
GUERRIERE NUE
Oui, comme une jument qui bronche…
Une femme, crinière au vent,
flamme médiévale
au bout d’une lance invisible.
Les fesses nues, luisantes encore
de son dernier galop…
Elle éternue face au soleil,
provocante, la tête levée,
les deux pieds bien plantés
dans la poussière des siècles,
tassée par combien de processionnaires
humains et non humains ?
Combien de troupeaux de moutons ?
Combien de prisonniers enchaînés
par des pensées obscures
ou des idées stupides.
Combien de fantômes tristes et lourds
de leurs malheurs infiniment indigestes.
Elle se fiche de tout ça…
Elle regarde le soleil durement,
à se brûler les yeux.
Elle éternue une seconde fois,
plus fort,
pour affirmer péremptoirement
son mépris véritablement celtique.
Ses seins, ses fesses frémissent
dans le mouvement exagéré
que fait sa tête et son corps.
Sa nudité est une armure invincible
et sa liberté indestructible.
Elle persiste et signe
à travers les siècles des siècles.
Elle ne porte plus aucun poids.
Imperceptiblement ses pieds quittent le sol.
Pour moi son corps scintille...
Feu vert permanent.
Les cuisses aussi glissantes qu’ un bouquet
de longues et fines algues moussues,
serrées et filiformes,
accrochées comme une chevelure abandonnée aux pierres hétéroclites
d’une digue brisée.
DRUIDES ET BOULEAUX BLANCS
à Yann Brékilien
L’eau de l’Huisne, lente, s’écoule vers la mer…
A travers la Sarthe toujours sauvage,
d’est en ouest,
comme jadis les migrations des tribus
dans leurs soifs océanes.
Le long des berges, des arbres immenses :
grands personnages dégingandés gesticulant,
se prolongent encore dans l’onde
jusqu’à la caricature fabuleuse.
Beaucoup de bouleaux blancs,
simulent les druides d’antan…
Et sur leurs bras jetés aux cieux,
des boules de gui toujours vert,
même l’hiver,
attendent d’être cueillies.
Mais pour quoi faire ?
Le gui permanent,
signe du passé mais encore du présent,
que plus personne ne comprend…
Et les derniers druides massacrés,
dans l’île de Mona,
il y a plus de mille ans,
n’ont rien révélé...
Même sous la torture.
Ni le sens caché du symbole du triskèle.
Vont-ils me parler aujourd’hui ?
Demain ? Bientôt ?
Je le sais, leurs paroles seront aussi démesurées
que leur reflet infiniment étiré par les eaux.
Peut-être trop grandes pour être comprises.